II
La
religion
Dans
la plupart des religions, il y a une démarcation entre ce qui est
sacré, c'est à dire ce qui transcende l'humain et qui doit recevoir
un respect absolu, et le profane, c'est à dire ce qui est ordinaire,
insignifiant. Comme de dit Durkheim : « Les
choses sacrées sont celles que les interdits protègent
et isolent, et les choses profanes étant celles auxquelles
ces interdits s'appliquent et qui doivent rester à l'écart des
premières. La
relation (ou l'opposition, l'ambivalence) entre Sacré et Profane est
l'essence du fait religieux. »
La religion peut se définir par la séparation du sacré et du
profane. Cette séparation peut-être considérée comme un fait qui
n’a pas à être remis en question. Mais dans nos sociétés qui
donnent la priorité à la liberté individuelle de penser et de
croire, la religion est une affaire de choix. Dans la perspective de
la liberté de croire ou non, la question qui se pose est :
faut-il faire cette séparation entre le sacré et le profane ?
Y a-t-il de bonnes raisons de la faire ?
Les
raisons de croire à une religion peuvent être de deux types :
- Pour son utilité
- Pour sa vérité
Aujourd'hui
le rapport des gens à leurs croyances religieuses est souvent assumé
comme un rapport d'utilité. La religion permet de donner sens à la
vie et de s'intégrer à une communauté, on ne lui demande pas
forcément d'être vraie. Cela pose plusieurs questions. D'une part,
peut-on croire sans croire à la vérité de ce que l'on croit ?
D'autre part, si les différences entre les religions n'ont pas pour
enjeu la vérité, pourquoi maintenir les religions traditionnelles ?
A/
Utilité de la religion
a)
L'argument psychologique
La
première utilité de la religion est d'ordre psychologique. La
religion apporte un réconfort 1) en donnant une réponse à tous les
mystères angoissants et 2) en promettant une justice divine ou
cosmique pour toutes les injustices qui n'ont pas été réparées.
Ces deux fonctions apportent du réconfort quand nous souffrons ou
que nous sommes angoissés par les limites de la condition humaine.
Premièrement,
elle calme l'angoisse de la mort en donnant l'espoir que notre âme
survit à notre corps. Elle donne sens à la vie en lui donnant un
but. Cela passe par une cosmologie : les religions expliquent
pourquoi le monde a été créé, elles permettent de placer la vie
individuelle dans une histoire de l'univers.
Deuxièmement,
elle donne l'idée d'un ordre moral de l'univers, d'une justice
parfaite qui comble toutes les imperfections de la justice humaine.
Pour
ceux qui mettent l'utilité de la croyance au-dessus de sa vérité,
le réconfort qu'apporte la religion est une bonne raison de croire.
Pascal en a tiré un célèbre argument : l'argument du pari.
Selon Pascal, il est impossible de démontrer la vérité ou la
fausseté de la religion. Dans cette incertitude, nous devons prendre
position, c'est pourquoi Pascal dit qu' « il faut parier ».
Cela signifie qu'il faut s'engager : soit on vit selon la
doctrine chrétienne et on gagne le salut, soit on ne vit pas selon
la doctrine chrétienne et alors on se prépare à finir en enfer.
Même si la chance de gager est infime, au cas ou elle serait vraie,
le gain étant infini, une infime quantité multipliée par l'infini
équivaut à l'infini. Voilà donc une bonne raison de parier pour la
foi. « Prenons
croix que Dieu est. Estimons les deux cas : si vous gagnez, vous
gagnez tout, et si vous perdez, vous ne perdez rien : gagnez
donc qu'il est sans hésiter. »
Pascal, Pensées,
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Dieu existe
|
Dieu n'existe pas
|
|
Je crois en lui
|
+ l'infini
|
0
|
Je ne crois pas en
lui
|
- l'infini
|
0
|
Au
contraire, pour ceux qui mettent la vérité au-dessus de l'utilité,
c'est une bonne raison de douter de la religion. Selon Freud, les
religions sont des illusions. Ce qui caractérise l'illusion, c'est
qu'elle est dérivée des désirs humains. L'illusion n'est pas
nécessairement fausse, mais elle est très improbable. La jeune
fille qui attend le prince charmant a de fortes chances de se
tromper, mais son désir la pousse à y croire. De même selon Freud,
les idées religieuses sont très improbables, mais elles naissent
des désirs humains et ce sont certains désirs qui la rendent forte.
L'idée de Dieu serait forgée sur le modèle d'un père aimant qui
rend la justice quand un tort nous a été fait, qui console, qui
guérit et qui protège.
Dans
le même ordre d'idée, Marx critique la religion en disant qu'elle
est l' « opium du peuple » : cela signifie deux
choses : d'une part la religion a la même puissance analgésique
que l'opium, et de la même façon que l'opium, elle rend le monde
merveilleux ; mais d'autre part, elle a aussi le pouvoir
d'endormir et de détourner de la réalité, selon Marx, la religion
permet de supporter les injustices sans broncher au lieu de se
révolter.
b)
L'argument moral
On
a souvent considéré que sans la religion il n'y aurait plus de
morale. C'est ce qu'exprime la célèbre phrase de Dostoëvski :
« si Dieu n'existe pas, alors tout est permis » (Les
frères Karamazov).
La prémisse implicite de ce raisonnement est que la morale ne peut
être qu'un commandement divin, un ordre qui nous vient d'une
autorité absolue. Mais nous avons vu dans quelle mesure les règles
morales ne sont pas seulement des contraintes qui nous viennent d'une
autorité extérieure, nous avons vu qu'elles peuvent être fondées
sur les émotions ou sur la raison humaine. Cet argument n'est donc
pas satisfaisant.
Kant
a montré un autre rapport possible de la morale à la religion :
bien que la morale ne soit pas fondée sur la religion, la religion
permet d'être moral sans désespérer. En effet, la vie vertueuse
comporte selon Kant une bonne part de sacrifices. Comme on l'a vu, la
moralité est selon Kant une attitude désintéressée, une
obéissance à la loi morale pour elle-même et non pour autre chose.
Le monde n'offre aucune récompense pour la conduite désintéressée.
L'homme vertueux est donc contraint de sacrifier ses intérêts
personnels pour la vertu. Mais, dit Kant, si l'on fait l'hypothèse
d'un Créateur bienveillant, on peut penser que les sacrifices
vertueux seront récompensés dans l'au-delà. Évidemment, pour
Kant, cela reste une croyance (objectivement insuffisante) et non un
savoir (objectivement suffisant), cependant, cette croyance est
fondée sur des raisons subjectivement suffisantes dans la mesure où
elle nous aide à vivre moralement.
B/
Vérité de la religion
L'utilité
n'est pas la seule raison de croire en la religion. On peut croire en
une certaine religion pour sa vérité. Mais de quel genre de vérité
s'agit-il ? N'a-t-on pas souvent critiqué la religion au nom de
la science, comme un ensemble d'hypothèses concurrentes et
improbables ?
a) Connaissance
du cœur
Selon
Pascal, la religion est une connaissance du « coeur ». Le
« coeur » est selon lui une source de connaissance au
même titre que la raison, mais à la différence de la raison qui
est une source de connaissance discursive, le cœur est la source
d'une connaissance intuitive. Il
ne faut pas considérer le cœur comme un simple sentiment d'amour ou
comme le lieu des sentiments. Selon Pascal, c'est plutôt la faculté
de connaître les vérités indémontrables comme les «
premiers principes, comme qu'il y a espace, temps, mouvements,
nombres ». Si la religion est imperméable à la raison, c'est
donc selon Pascal parce qu'elle est une connaissance du cœur.
"Nous
connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par
le cœur ; c'est de cette dernière sorte que nous connaissons les
premiers principes, et c'est en vain que le raisonnement, qui n'y a
point de part, essaye de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n'ont
que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous
ne rêvons point ; quelque impuissance où nous soyons de le prouver
par raison, cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse
de notre raison, mais non pas l'incertitude de toutes nos
connaissances, comme ils le prétendent. Car la connaissance des
premiers principes, comme qu'il y a espace, temps, mouvements,
nombres, est aussi ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements
nous donnent. Et c'est sur ces connaissances du cœur et de
l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, et qu'elle y fonde tout
son discours. Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace
et que les nombres sont infinis ; et la raison démontre ensuite
qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit le double de
l'autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent ; et
le tout avec certitude, quoique par différentes voies – et il est
aussi inutile et ridicule que la raison demande au cœur des preuves
de ses premiers principes, pour vouloir y consentir, que le cœur
demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions
qu'elle démontre, pour vouloir les recevoir.
Cette
impuissance ne doit donc servir qu'à humilier la raison – qui
voudrait juger de tout – mais non pas à combattre notre certitude.
Comme s'il n'y avait que la raison capable de nous instruire, plût à
Dieu que nous n'en eussions au contraire jamais besoin et que nous
connussions toutes choses par instinct et par sentiment, mais la
nature nous a refusé ce bien ; elle ne nous a au contraire donné
que très peu de connaissances de cette sorte ; toutes les autres ne
peuvent être acquises que par raisonnement.
Et
c'est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment de
cœur sont bienheureux et bien légitimement persuadés, mais ceux
qui ne l'ont pas nous ne pouvons la donner que par raisonnement, en
attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur, sans quoi la
foi n'est qu'humaine et inutile pour le salut."
Pascal, Pensées (1670)
b) Connaissance
rationnelle
Le problème
d’une connaissance religieuse du cœur c’est qu’elle n’est
pas partageable, discutable et critiquable. Comme le dit Pascal il
faut que Dieu ait « donné la religion par sentiment de cœur ».
Mais alors, comment distinguer, de notre point de vus humain, ce qui
n’est qu’un sentiment de conviction sans fondement et ce qui est
une certitude bien fondée ?
Le seul moyen
que nous ayons d’évaluer la pertinence d’une certitude est le
recours à notre raison pour trouver des idées sur lesquelles tous
les esprits s’accordent. Plusieurs choses conduisent la croyance
religieuse à être soumise à la raison. Tout d’abord, le fait
qu’une croyance religieuse soit soumise à une autre croyance
religieuse. En découvrant d’autres croyances, on va être amené à
les comparer à la nôtre et à chercher les raisons de préférer
l’une à l’autre. D’autre part, dans le contexte historique du
développement de la science moderne, les cosmologies religieuses ont
été remises en question.
À partir de là,
deux attitudes sont possible : montrer comme Pascal que la
religion n’est pas une connaissance rationnelle, ou bien
rationaliser la religion. La rationalisation de la religion date des
philosophes grecs : elle consiste à prouver l'existence de Dieu
par des arguments rationnels. On retient trois grandes preuves
rationnelles de l'existence de Dieu :
- L'argument ontologique
L'argument
ontologique consiste à déduire l'existence de Dieu du concept de
Dieu. Selon cet argument, la définition du mot « Dieu »
a quelque chose de spécial : elle implique l'existence de ce
qu'elle définit. Les définitions ordinaires du dictionnaire
n'impliquent rien quant à l'existence ou non de ce qu'elles
définissent. La définition d'une table ne dit pas si la table doit
exister ou non, et il est possible d'imaginer un monde où il
n'existe pas de table. Il en va tout autrement avec la définition de
Dieu : (1) Dieu peut être défini comme l'être parfait. (2) Or
si Dieu n'existait pas ce serait une imperfection et cela entrerait
en contradiction avec son concept. (3) Donc Dieu existe.
L'objection que
l'on peut faire à cet argument est qu'il ne suffit pas de mentionner
le mot « existe » dans une définition pour que la chose
définie existe. Je peux définir un monde merveilleux et ajouter à
ma définition qu'il existe, mais cela ne le fera pas exister. Le
sophisme repose sur le verbe « exister » :
l'existence est indépendante du sens des mots, ce n'est pas une
propriété ou une qualité des choses que les mots pourraient
définir. Pour reprendre l'exemple de Kant : la définition d’un
billet de banque possible mentionne exactement les mêmes propriétés
que la définition d'un billet de banque réel. Il n'y a pas de
différences entre la définition d'un billet de 100 euros (Kant
parlait de 1OO « thalers ») : c'est un bout de
papier vert avec les mêmes chiffres, les mêmes dessins, le même
pouvoir d'achat, etc ; les prédicats définissant les
propriétés sont exactement les mêmes dans la définition du billet
réel et du billet possible. Ce qui fera la différence entre les
deux, c'est que l'un se trouvera dans le monde alors que l'autre ne
s'y trouvera pas. La seule façon de savoir si une chose existe est
d'en faire l'expérience. C'est pourquoi, on peut dire avec Kant que
l'existence n'est pas un prédicat, autrement dit ce n'est pas une
propriété que l'on peut décrire comme le fait d'être bleu ou
rouge, grand ou petit, de peser 2kg, etc, on peut simplement la
constater ou ne pas la constater.
Si l'existence
n'est pas un prédicat, on ne peut pas déduire l'existence de Dieu
de sa définition.
- L'argument cosmologique
L'argument
cosmologique consiste à déduire l'existence de Dieu à partir du
constat de l'existence du monde. L'argument est classique et il en
existe de nombreuses versions, il est présenté par Hume d cette
façon :
- rien n'est sans cause, tout ce qui arrive dans le monde est dû à une cause antécédente.
- Si l'on remonte des effets aux causes il y a deux possibilités : soit (a) on continue à l'infini, soit (b) il y a une première cause nécessaire.
- La supposition (a) est absurde : dans la chaîne infinie des causes et des effets, chaque élément est déterminé à exister par le pouvoir de la cause qui l'a précédé immédiatement ; mais l'ensemble de la chaîne n'est causé par rien. Pourtant, selon (1) rien ne peut exister sans une cause antécédente.
- La supposition (b) est plus satisfaisante : il doit y avoir une première cause nécessaire.
Mais nous voyons
que cette supposition d'un être nécessaire nous reconduit à
l'argument ontologique et à sa critique.
3)
L'argument du dessein
Voici un
argument qui est encore en vogue, notamment dans les discussions du
créationnisme et du darwinisme : le créationnisme soutient que
les êtres vivants ne sont pas apparus par hasard mais par
l'opération d'un être intelligent.
L'argument du
dessein est un raisonnement par analogie : (1) le monde
ressemble par son organisation aux constructions humaines. (2) Or, de
même qu'il est raisonnable devant une montre que l'on trouve sur un
chemin de penser qu'elle a été créée par un concepteur
intelligent, il est raisonnable de penser que le monde a été créé
par un concepteur intelligent. (3) Le monde doit donc avoir été
créé par un concepteur intelligent.
On pense alors
Dieu comme un grand « architecte » qui bâtit le monde,
ou comme un « horloger » qui règle les rouages de la
nature. Cette analogie n’est pas pris littéralement : on
n’imagine pas des géants qui construisent l’univers, on retient
seulement l’intelligence qui semble s’exprimer à travers
l'organisation des êtres vivants ou les lois mathématiques de la
nature.
Hume
a fait de plusieurs critiques à cet argument :
- Il critique la démarche du raisonnement analogique. Il remet en question l’idée selon laquelle l’ordre de l’univers devrait s’expliquer par l’action d’une intelligence comparable à la nôtre. Hume considère qu’il est très prétentieux de penser que tout l’univers est comparable à « une petite agitation de notre cerveau ».
- Il montre que l'on peut faire beaucoup d'analogie différentes à partir des mêmes faits, il est facile de trouver d'autres images que le concepteur intelligent pour faire une comparaison : « Le monde ressemble manifestement plus à un animal ou à un végétal qu'à une montre ou à un métier à tricoter. Il y a donc davantage de probabilité pour que sa cause ressemble à la cause des premiers. La cause des premiers est la génération ou la végétation. La cause du monde est donc, nous pouvons l'inférer, quelque chose de semblable ou d'analogue à la génération ou à la végétation. »
- Hume critique aussi la conclusion que certaines personnes tirent de l'argument du dessein : si l'on admet l'argument, cela ne nous dit rien sur la nature du concepteur intelligent du monde. A partir de cet argument, on peut très bien imaginer que le monde a été conçu par une équipe de concepteurs et faire les « hypothèses les plus débridées ».
Nous
voyons que les arguments rationnels visant à prouver l'existence de
Dieu peuvent être réfutés. On comprend pourquoi les défenseurs de
la religion comme Pascal tiennent à mettre la religion à l'abri de
la critique rationnelle. Voici deux arguments qu'ils peuvent
avancer :
- Même si l'on prouve définitivement l'existence d'un Dieu comme cause première, ce concept de Dieu n'a rien à voir avec celui de la religion. Ce Dieu des philosophes est un Dieu abstrait, tandis que le Dieu des religions a un rapport avec les émotions : l'amour, la crainte, le respect, etc.
- La religion ne doit peut être pas s'évaluer en terme de vrai ou de faux : il n'y a pas de sens à se demander si des rites comme un mariage ou un enterrement sont vrais ou faux, ces rites ont pour fonction d'insérer l'individu dans des pratiques sociales et de leur faire partager des émotions : la joie, la tristesse. Ceci est du même ordre qu'apprécier une musique ou un monument comme une cathédrale : ils vont nous faire éprouver des émotions, mais cela ne tient pas aux propositions vraies ou fausses que l'on peut dire dessus.Appendice : Extraits des Dialogues sur la religion naturelle de David HumeTexte 1 (argument cosmologique) :« Tout ce qui existe doit avoir une cause ou une raison de son existence car il est absolument impossible qu’une chose se produise elle-même ou soit la cause de sa propre existence. En remontant donc des effets aux causes, nous devons soit suivre une succession infinie sans jamais découvrir de cause ultime, soit avoir recours à une cause ultime qui existe nécessairement. Or, que cette première hypothèse soit absurde, nous pouvons le prouver ainsi. Dans la chaîne ou succession des causes et des effets, chaque effet pris à part est déterminé à exister par le pouvoir et l’efficacité de cette cause qui l’a immédiatement précédé; mais toute la chaîne ou succession, prise globalement, n’est pas déterminée ou causée par quelque chose et il est pourtant évident qu’elle requiert une cause ou une raison, tout comme un objet particulier qui commence à exister dans le temps. Il est raisonnable de se poser cette question : pourquoi cette succession de causes existe-t-elle de toute éternité plutôt qu’une autre succession ou pas de succession du tout? S’il n’y a aucun être nécessairement existant, toute supposition qui peut être formée est également possible et il n’y a pas plus d’absurdité dans le fait que rien, de toute éternité, n’ait existé qu’il n’y en a dans cette succession de causes qui constitue l’univers. Qu’est-ce qui a donc déterminé quelque chose à exister plutôt que rien et a donné l’être à une possibilité particulière à l’exclusion des autres? Lescauses externes, on suppose qu’il n’y en a pas. Hasard est un mot vide de sens. Était-ce le néant? Mais le néant ne peut jamais produire quelque chose. Nous devons donc avoir recours à un être nécessairement existant qui porte la raison de son existence en lui-même et qui ne peut être supposé ne pas exister sans une contradiction expresse. Il y a par conséquent un tel être. Un dieu existe donc. »Dialogues sur la religion naturelle, Neuvième partieTexte 2 (argument du dessein) :« Regardez le monde autour de vous, contemplez le tout et toutes ses parties. Vous trouverez qu’il n’est rien qu’une grande machine subdivisée en un nombre infini de plus petites machines qui, de nouveau, admettent des subdivisions jusqu’à un degré tel que les sens et les facultés de l’homme ne peuvent les découvrir et les expliquer. Toutes ces diverses machines, et même leurs parties les plus minuscules, sont ajustées les unes aux autres avec une précision qui ravit d’admiration tous les hommes qui les ont contemplées. La curieuse adaptation des moyens aux fins dans toute la nature ressemble exactement, mais en beaucoup plus grand, aux productions des artifices humains, aux produits du dessein humain, de la sagesse et de l’intelligence humaines. Puisque donc les effets se ressemblent, nous sommes conduits à inférer, par toutes les règles de l’analogie, que les causes se ressemblent aussi et que l’Auteur de la Nature est en quelque façon semblable à l’esprit de l’homme, même s’il possède des facultés beaucoup plus grandes et proportionnées à la grandeur de l’ouvrage qu’il a exécuté. Par cet argument a posteriori et par cet argument seul, n’avons-nous pas prouvé en même temps l’existence de Dieu et sa similitude avec l’esprit et l’intelligence de l’homme? »Dialogues sur la religion naturelle, deuxième partie